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                                                Dossier Afghanistan La guerre en questions?

    

jean-luc-melenchon

Samedi je participais à la manifestation contre la guerre d’Afghanistan avec Marc Dolez député socialiste du nord. Mes amis de PRS ont formé une petite délégation groupée autour de leurs drapeaux. Au moment où je les rejoins, il fait beau et chaud si bien que la manifestation est aussi un moment où l’on peut lever le nez pour jauger les façades du Paris populaire. J’en ai besoin. L’ambiance stressante de la préparation du congrès socialiste m’a asphyxié. Chemin faisant, vers Barbés, je bavarde avec les représentants du Mouvement pour la paix. On convient de se revoir pour approfondir la conversation tout en prenant rendez vous pour les conférences de presse qui vont précéder le débat et le vote à l’assemblée et au Sénat cette semaine. L’actualité sera sur ce sujet. Les figures de la paix et de la guerre reviennent dans le débat public. Elles ne vont pas en sortir de si tôt.  Dans ce registre plus que dans tout autre, l’examen soigneux des arguments, leur comparaison et leur vérification est un devoir de précaution constant pour qui veut agir en connaissance de cause. Car très traditionnellement, la guerre nécessite une consommation considérable de mensonges et de zone de silence pour son entretien. Leur mise à nu fourni souvent un éclairage précieux vers la vérité. De cette violence crue du mensonge asséné avec l’aplomb tranquille de l’évidence, nul meilleur exemple que la volte face du président de la République sans autre argumentation que la force de l’affirmation. Le 26 avril 2007, entre les deux tours de la présidentielle, sur France 2, il déclare : « La présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive. Si je suis élu, les troupes françaises quitteront l’Afghanistan ». Puis en novembre 2007, au cours de sa visite à Washington, il affirme: « la France restera engagée en Afghanistan aussi longtemps qu’il le faudra, car ce qui est en cause dans ce pays, c’est l’avenir de nos valeurs et celui de l’Alliance Atlantique ». Du retrait au renfort, la France a pris un virage sur l’aile sans autre explication que la décision de son chef des armées. Tout est donc bien possible dès qu’il s’agit de propagande. Ma conviction contre cette guerre est connue. je n’y reviens pas ici. Je veux seulement poser les questions qui peuvent éclairer le moment, si elles trouvaient réponse.

 D’un bobard à l’autre

Les Etats-Unis et la France sont allés « en Afghanistan pour défendre la liberté du monde » ? C’est ce que proclame Nicolas Sarkozy,le 20 août à Kaboul et le 21 août en Conseil des ministres. Personne n’a pourtant jamais démontré de lien positif entre les actes de guerre de la coalition en Afghanistan et la « liberté du monde ». Sans excès de mauvais esprit, on pourrait même aisément démontrer l’inverse, à savoir que c’est l’intensification des actes de guerre de la coalition qui nourrit le terrorisme et fait reculer la liberté. Sarkozy n’en est pas à sa première affirmation péremptoire. Dès son discours devant la conférence des ambassadeurs le 27 août 2007, il avait affirmé que pour « prévenir une confrontation entre l’Islam et l’Occident », « notre devoir est d’accentuer nos efforts en Afghanistan ». On ne voyait pourtant pas non plus très bien le lien logique entre les deux, ni d’ailleurs quelle pouvait bien être la réalité d’une confrontation globale entre des entités aussi floues que l’ « Islam » et l’ « Occident ». Le ronflement des phrases creuses de cet acabit n’a jamais cessé pour justifier une présence militaire française dont en réalité plus personne n’énonce clairement les objectifs. Du coup l’emphase éclate comme une bulle de savon a la première question même la plus banale. Ainsi quand le président de la Commission de la défense de l’Assemblée nationale proclame que « la présence militaire française en Afghanistan est l’opération extérieure la plus décisive pour la sécurité de la France » (le 26 août à l’assemblée nationale). Faudrait-il donc en conclure que si la France ne combattait pas en Afghanistan, sa sécurité aurait gravement été compromise ? Par qui ? Comment ? Pourquoi ? Un argument massue de Bernard Kouchner tente de balayer la question : «le terrorisme qui frappe aujourd’hui à Kaboul pourrait frapper demain plus prés de chez nous ». C’est le même argumentaire qui avait été utilisé par les Américains pour justifier leur invasion de l’Afghanistan en 2001 au nom de la légitime défense suite aux attentats du 11 septembre.Nous sommes en danger? Pourquoi?

 UN PASSE OBSCUR

Une bonne preuve de l’effet d’opportunité qui a été à l’origine de l’invasion militaire de l’Afghanistan est qu’elle a été préparée par les Américains et les Britanniques plusieurs mois avant le 11 septembre. Dès l’été 2001, les Américains avaient commencé à envoyer des commandos en Afghanistan et avaient pré positionné d’importantes forces en Egypte tout en déployant avec les Britanniques leurs flottes en mer d’Oman pour préparer l’invasion du pays. Les vrais motifs de l’invasion étaient donc ailleurs que dans la réplique à Oussama Ben Laden, qui n’avait d’ailleurs d’autres lien avec l’Afghanistan que de s’y être réfugié dans les montagnes. Mais qui se souvient que le régime taliban qui gouvernait à l’époque à Kaboul avait déclaré accepter au lendemain du 11 septembre de livrer Ben Laden pour qu’il soit jugé. Peu importait alors aux Américains. Colin Powell affirme alors au monde entier que les Etats-Unis détiennent des preuves de l’implication afghane dans les attentats du 11 septembre et qu’elles seront fournies au Conseil de sécurité. Personne ne les a pourtant jamais vues. Personne ne les réclame depuis. Ce tableau est donc couvert d’une ombre inquiétante depuis l’origine. En effet, les Américains sont très actifs en Afghanistan et au Pakistan depuis la fin des années 1970. Ils se sont fortement appuyés sur les islamistes pour contrer l’influence soviétique dans la région. C’est eux qui ont constitué « Al-Qaïda » à l’époque pour combattre les russes. A ce titre, ils avaient directement armé les Talibans. La prise de pouvoir de ceux-ci à Kaboul en 1996 avait été soutenue par deux alliés de poids des Etats-Unis : l’Arabie Saoudite et le Pakistan. Tout ce passé semble s’être évanoui des souvenirs officiels et des « argumentations » du  présent. Pourquoi ?
LE PETROLE BIEN SUR

Dans cette région du monde, la succession des événements montrent que souvent les motifs d’action sentent très fortement le pétrole. Depuis la chute de l’URSS en 1991, les Etats-Unis font tout pour contrer l’influence russe et iranienne en Asie centrale. En particulier pour désenclaver sous leur contrôle les importantes réserves de pétrole et de gaz du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan et du Turkménistan. Les Etats-Unis conçoivent alors un projet de pipe line géant allant de la mer Caspienne jusqu’à la mer d’Oman via l’Afghanistan et le Pakistan. Pour cela ils négocient via la compagnie pétrolière californienne Unocal avec tous les pouvoirs locaux en place. A partir de janvier 2001, le vice-président Dick Cheney suit personnellement le déroulement de ces tractations qui butent sur le refus du régime taliban. On notera que le régime taliban à peine renversé, le 27 décembre 2001, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan signaient un accord relançant le projet de pipeline. Bush a aussitôt comme émissaire spécial à Kaboul un ancien collaborateur du groupe Unocal, le diplomate Zalmay Khalizay et le président Hamid Karzaï a lui aussi été consultant du groupe pétrolier, tout comme le futur ministre afghan des Mines et de l’Industrie Mir Sediq. Cette caricature à peine croyable de main mise est une toile de fond avérée. Mais elle est toujours absente du débat sur les objectifs de guerre en Afghanistan et le bilan de la présence "occidentale". Pourquoi ?

UN BILAN ?

Officiellement, la coalition internationale (37 pays aujourd’hui) qui est intervenue derrière les Etats-Unis, d’abord sous mandat de l’ONU en 2001, puis par délégation à l’OTAN depuis 2003, ne mène pas de guerre. Elle est censée assurer la « stabilisation » et la « pacification » du pays. Avec pour la France, une prédilection théorique pour la formation de l’armée afghane et la reconstruction. Une rhétorique qui continue d’être servie par Bernard Kouchner. « Ca n’est pas une guerre, c’est une mission de paix » tonne-t-il lors de son audition à l’assemblée nationale le 26 août 2008. Pourtant la réalité militaire en Afghanistan n’a plus rien à voir avec les objectifs de départ au nom desquels des troupes françaises ont été engagées en 2001.  Le chef d’état major des armées lui-même a reconnu le 25 août que « la France conduit des actions de guerre en Afghanistan » Tout cela dans un immense gâchis technologique : les avions Mirage et Rafale stationnés à Kandahar tirent par exemple chaque mois une vingtaine de bombes à guidage laser dont le prix unitaire se situe autour de 130 000 euros, sur des cibles aussi dérisoires qu’une grotte ou une charrette supposées abrités quelques talibans. La dégradation rapide du bilan de la présence militaire de la coalition fournit une autre preuve du gouffre qui se creuse entre les objectifs affichés et la réalité. Alors que le nombre de soldats occidentaux a cru de 40 000 à plus de 60 000 le nombre de soldats tués a explosé passant de 58 en 2004 à 230 en 2007. La situation militaire ne cesse de se dégrader avec la recrudescence des attaques suicides à raison de 3 à 4 par semaine alors qu’elles étaient quasi inexistantes en 2004. Les affrontements qui ont coûté la vie à 10 soldats français le 18 août sont très révélateurs de cette dégradation : ils ont démontré une puissance tactique et opérationnelle inédite de ce que les généraux français appellent désormais les « forces insurgées » plutôt que les « Talibans ». Ces forces ont en effet soutenu les combats pendant plusieurs heures contre les soldats français, y compris une fois des renforts parvenus sur place. Le lieu est aussi révélateur : à moins de 50 kilomètres de Kaboul, c’est-à-dire dans une zone qui n’est pas du tout réputée comme "talibane". Tout cela indique que l’opposition armée à la coalition est manifestement en train de s’élargir dans une dynamique nationaliste que nourrit l’occupation. Est-ce étonnant ? Car afin de minimiser ces pertes au sol, la coalition intensifie les frappes aériennes dites « chirurgicales » et les vols incessants d’intimidation au dessus des villages afghans dont la population est plongée dans la terreur. La polémique enfle aussi sur les armes « sales » qu’utiliseraient les américains: munitions à uranium appauvri pour percer d’éventuels bunkers ou parois montagneuses et bombes incendiaires au phosphore qui transforment en fournaise les zones où elles sont lâchées. Ces exactions déclenchent des rejets de masse dans la population que les Occidentaux sont censés aider. Il est frappant de voir que le vocabulaire pour nommer l’ennemi suit cette évolution. D’abord il s’agissait de terroristes, à présent il s’agit tantôt de « rebelles » et d’autre fois « d’insurgés »…. Cela n’a pas empêché le ministre français de la défense de continuer à affirmer aux députés : « Allez dans les vallées afghanes, où vous verrez les populations qui sont heureuses que les troupes occidentales soient là » A coup sûr pas les familles des 8 000 afghans tués en 2007. Ni celles des civils tués par erreur par une frappe américaine le 22 août : un dommage collatéral que les portes parole de la coalition ont chiffré à « 5 civils tués » là où le représentant de l’ONU en a dénombré 90. Ce bilan des actions de la coalition et de la situation militaire nous ne pouvons l’établir qu’en recoupant les informations disponibles dans la presse spécialisée et sur les sites internet qui s’intéressent à la situation. Aucun gouvernement n’en produit devant ses assemblées. Pourquoi ?

LA LOI ISLAMIQUE EST TOUJOURS LA

Dans le registre des arguments de propagande, on trouve celui selon lequel « sous le régime des Talibans les droits de l’homme étaient bafoués » (Hervé Morin le 26 août 2008 à l’assemblée nationale). On pourrait lui objecter que c’est le cas de beaucoup de régimes, y compris auxquels la France vend des armes comme l’Arabie saoudite. Mais la situation depuis la chute des Talibans s’est elle améliorée ? Plus de la moitié de la population vit dans l’extrême pauvreté : 53 % des habitants ont moins de 1 dollar par jour. L’Afghanistan est classé depuis 2004 à la 174ème place mondiale sur 178 pays pour l’indice de développement humain. Une situation a rapprocher des sommes englouties par la guerre sur place…La coalition consomme 100 millions de dollars de dépenses militaires par jour et 10 fois moins pour les dépenses civiles de reconstruction. La condition des femmes ? Elle est officiellement meilleure en vertu d’une constitution qui garantit théoriquement l’égalité hommes-femmes. Pour autant, les femmes ne sont considérées par la même constitution que comme une minorité politique, au même titre que des groupes ethniques ou tribaux, auxquels sont réservés des quotas (25 % de femmes à l’assemblée nationale et 16 % au sénat). La même constitution écrite sous l’égide américaine confirme le pays comme république islamique, dans laquelle la base fondamentale du droit reste la charia. A tel point que la cour suprême est chargée de contrôler la conformité des lois à la loi musulmane. Ou encore que l’abandon de la religion musulmane ou la conversion à une autre religion sont toujours punis de la peine de mort. Autant de points qui avaient été salués par l’Iran au moment de l’adoption de cette constitution par la Loya Djirga, assemblée coutumière. Car telle avait été la « Constituante » afghane ! Cette domination du religieux sur les institutions, confortée et défendue les armes à la main par nos soldats en même temps que le régime qui les assume n’est jamais évoqué ni discuté d’aucune façon. Pourquoi ?

Le retour de l’Opium

Depuis 2001, à intervalles réguliers, des conférences internationales pour l’Afghanistan permettent aux occidentaux d’afficher de gigantesques promesses de dons pour la reconstruction. Mais sur les 25 milliards de dollars de promesses cumulées, 10 milliards n’ont jamais été versés, les Etats-Unis détenant le record de promesse non tenue (seule 45 % de l’aide américaine promise a été versée). Et encore, quand l’aide est versée, 40 % est engloutie dans sa gestion et revient donc aux pays donateurs, sous la forme de contrats de sécurité ou de services. Le déséquilibre entre l’effort militaire et l’aide civile est donc béant : depuis 2001 140 milliards de dollars ont déjà été dépensés sur le plan militaire et seulement 7 milliards versés pour l’aide civile ! Cela décrédibilise largement la présence « occidentale » aux yeux de la population. Ce n’est pas tout. 7 ans d’occupation ont progressivement polarisé l’économie afghane autour des besoins des occidentaux présents qui concentrent l’essentiel des investissements, au détriment du développement économique du pays. Celui-ci ne produit plus rien d’autre que de l’opium. Alors que la production de pavot avait commencé à décliner à l’époque des Talibans, l’Afghanistan est redevenu depuis 2004 le premier producteur mondial d’opium avec 95 % de la production mondiale représentant plus de la moitié du PIB du pays. Un record historique a été atteint en 2006 avec la plus grande production d’opium jamais réalisée, encore dépassée en 2007 où l’ONU parle de « nouveau record effrayant » avec une hausse de production de 34 %. Il faut dire que les Américains ont directement utilisés les chefs de guerre, barons de la drogue, pour reprendre les territoires contre les talibans. Ce sont ainsi dans les zones « sécurisées » par les occidentaux et les forces afghanes que la culture de drogue a explosé. Dans son rapport officiel d’étape à l’administration Bush, l’émissaire spécial américain James Dobbins affirmait ainsi en 2005 : « Les drogues sont la principale source d’argent pour financer la reconstruction, dépassant largement les aides internationales cumulées ». Alors même qu’il s’agit du principal motif d’ingérence des USA en Amérique latine, le bilan de la reprise incroyable de la culture du pavot sous les yeux des troupes américaines et de l’absence totale d’action pour l’en empêcher n’est jamais évoqué. Pourquoi ?

La vassalisation des coalisés

L’Europe fournit, à travers ses 25 états membres sur 27 qui sont engagés dans la coalition américaine, plus de la moitié des soldats étrangers présents en Afghanistan. Elle représente 30 % de l’aide publique mondiale versée à l’Afghanistan qui se retrouve 4ème bénéficiaire mondial de l’aide extérieure européenne derrière Turquie, l’ex Yougoslavie et le Maroc. Pourtant l’Europe n’a pris aucune initiative pour changer le cap de la présence occidentale en Afghanistan, alors même que les Etats-Unis sont entièrement dépendants des soldats européens dont le retrait rendrait le maintien américain intenable. Alors que les Talibans avaient quasiment disparu du territoire en 2004, c’est donc la décision américaine de maintenir durablement l’occupation militaire du pays en y installant d’immenses bases qui leur a donné progressivement l’occasion de reprendre pied dans la population à partir de 2005. Les alliés des Etats-Unis l’ont bien vu. Et la coalition elle-même a commencé à battre de l’aile fin 2007 : les Canadiens ont menacé de quitter le sud afghan, l’Italie et l’Allemagne ne maintiennent leur présence que provisoirement et au prix de débats nationaux houleux et enfin la Corée du sud se retire carrément. De la sorte on peut dire que ceux qui font du zèle aujourd’hui sont ceux qui acceptent une véritable vassalisation a l’égard des Etats-Unis d’Amérique dans la conduite de la guerre. Ils paient, combattent et se taisent devant les décisions de leurs chefs. La demande américaine de renforts français était donc vitale pour la coalition elle-même. La réponse positive de Sarkozy a ainsi été saluée par Bush comme une « initiative majeure » et par le très conservateur premier ministre canadien Harper comme « un virage, une rupture historiques ». Tout dans la décision française a d’ailleurs été fait pour envoyer un signal très fort d’alignement atlantiste. Dans la forme avec une première annonce par Sarkozy devant le parlement britannique. Et sur le fond puisque le nouveau bataillon français de 800 homme va soulager les Américains dans l’est afghan, qui pourront se redéployer sur le sud. Avec ce renfort, la France passe de la place de 7ème contributeur à la 4ème , quasi ex-aequo avec l’Allemagne en 3ème position. La décision de Sarkozy conforte aussi au passage la légitimité de l’extension des missions de l’OTAN voulue par les Etats-Unis au-delà de sa vocation purement défensive, comme son intervention hors de la zone européenne. Avec désormais plus de 3 000 soldats français mobilisés sur place ou dans les pays voisins, l’Afghanistan devient la plus importante intervention française à l’étranger, devant les contingents présents au Liban, en Côte d’Ivoire ou en Ex-Yougoslavie. Le tout pour une dépense supplémentaire d’environ 150 millions d’euros par an, alors que l’enlisement du conflit afghan a déjà contribué à l’envolée des surcoûts budgétaires liés aux opérations extérieures, qui sont passés de 100 millions d’euros en 2005 à 360 millions d’euros en 2007, avec un surcoût 2008 qui devrait dépasser les 400 millions. . Et dans ce contexte, de tout côtés va l’antienne : « cette guerre est perdue, cette guerre ne peut pas être gagnée ». A tout le moins, en réponse,  devrait-il être expliquée comment elle pourrait être gagnée, en effet. Cela n’est jamais dit. Pourquoi ?

Une impasse reconnue

Les perspectives actuelles de fin du conflit sont si incertaines que le chef d’état major des armées le général Georgelin le qualifiait encore à la mi-mars de « merdier ingérable où nous n’avons aucun intérêt à nous impliquer davantage » (cité par le canard enchaîné). Tous les états-majors ont en effet à l’esprit le précédent de l’occupation soviétique de l’Afghanistan qui s’était soldée par un désastre et plus de 10 000 russes tués en dépit d’une présence de 130 000 hommes pendant 10 ans. Interrogé le 26 août à l’assemblée nationale sur les échéances de l’engagement des forces françaises, Kouchner a carrément avoué : « pour combien de temps ? Personne ne le sait » Pour rassurer l’opinion, le gouvernement insiste aussi sur « l’afghanisation du conflit » qui serait à portée de main. Ainsi, d’après Kouchner, « l’armée afghane c’est l’avenir » ! La réalité est très éloignée. Un évènement récent a fourni la preuve de la déliquescence de l’ « armée nationale afghane » : en mars 2008, le gouvernement afghan a dû lancer un mandat d’arrêt contre le chef d’état major de l’armée afghane, le général Dostom, après que celui-ci a commis diverses exactions. Loin de se soumettre au gouvernement, celui-ci s’est enfui et a rejoint son armée privée, qui était d’ailleurs une des composantes de la fameuse « armée nationale afghane ». Ancien seigneur de la guerre, ce général avait d’ailleurs été imposé par les Américains en 2003 comme vice ministre de la défense puis comme chef d’état major afghan en 2005 ! Le bilan de l’afganisation de la guerre n’est donc jamais fait. Mais on comprend cette fois ci clairement pourquoi. Cette guerre ne se fait pas « avec » les afghans mais contre eux.

 

Comment sortir d’Afghanistan...

samedi 20 septembre 2008, par Alain Gresh
http://blog.mondediplo.net/2008-09-20-Comment-sortir-d-Afghanistan

La critique la plus commune à toute proposition de sortie d’Afghanistan, comme celle formulée sur ce blog, est : on ne peut laisser le pays sombrer dans la guerre civile. Comme pour l’Irak, on pourrait répondre que le pays est déjà en guerre civile. Mais on ne peut en rester là. Il est clair qu’un retrait précipité des troupes étrangères d’Afghanistan, sans négociations, risquerait d’accroître le chaos.

Alors, que peut faire la France ? Elle pourrait faire des propositions, y compris aux Etats-Unis. Si celles-ci étaient refusées, elle serait alors libre de se désengager militairement.

L’idée que l’on devrait se consacrer d’abord à la reconstruction, à l’aide économique, n’est malheureusement plus d’actualité. Le niveau des combats et l’insécurité qui règnent dans le pays rendent toute entreprise de reconstruction sans solution politique illusoire.

La mission internationale en Afghanistan est légitimée par une résolution du Conseil des Nations unies. Il faudrait d’abord redonner à cette institution le dernier mot sur ce qui se passe dans ce pays.

Le Conseil de sécurité pourrait annoncer que, d’ici à un an, les troupes étrangères devraient avoir quitté l’Afghanistan.

Durant cette période intérimaire :

- L’ONU convoquerait une réunion régionale des pays intéressés par une solution pacifique du problème afghan. La Russie, la Turquie, l’Iran, qui sont particulièrement concernés par l’avenir du pays, pourraient être associés ; un rôle pourrait être joué par l’Organisation de la conférence islamique (OCI). Des pressions politiques internationales seraient exercées sur le Pakistan pour qu’il mette un terme à l’instabilité à sa frontière et pour que soient mis au pas les renseignements militaires qui fournissent une aide à Al-Qaida et aux talibans. Comme le demande une majorité des Pakistanais, des négociations pourraient être menées avec les talibans pakistanais pour que, dans le cadre d’un calendrier de retrait des troupes étrangères d’Afghanistan, ils mettent un terme à leurs actions à travers la frontière et mettent fin à la présence des combattants non pakistanais ;

- L’ONU convoquerait une conférence de toutes les forces afghanes pour négocier la fin du conflit dans la perspective d’un retrait des troupes étrangères. Cette négociation inclurait les différents chefs de guerre, les talibans, les diverses minorités ethniques et surtout les tribus qui jouent un rôle central, dans le cadre d’une Loya Jirga (grande assemblée). Elle viserait à former un gouvernement d’union nationale. Un certain nombre de principes seraient définis qui permettraient d’atteindre des objectifs importants : tenue d’élections ; droits des femmes, notamment à l’éducation ; lutte contre la corruption ; éradication de la culture de la drogue. La communauté internationale pourrait s’engager, dans ce cadre, à fournir une aide massive et les diverses factions assureraient la possibilité de travail des ONG (y compris des ONG musulmanes) pour pallier les insuffisances d’un Etat qui restera défaillant pendant encore quelques années.

On peut noter que la position des ONG françaises présentes sur le terrain ne semble pas très éloignée de ces propositions. Dans un article sur le site du Monde (20 septembre), « Les ONG françaises tirent la sonnette d’alarme » (Jacques Follorou), on peut lire :

« Les ONG françaises admettent que de nombreux projets ont vu le jour en Afghanistan en matière de reconstruction et d’aide d’urgence. Mais le constat globalement négatif a généré, selon Pierre Lafrance, président de Madera, “un ressentiment” au sein de la population à l’égard d’une communauté internationale “qui n’a pas répondu aux attentes formulées en 2001 et 2002”. »

« Si le pessimisme semble régner dans les rangs des ONG françaises en Afghanistan, il existerait des raisons d’espérer, dès lors que l’on cessera “d’ajouter la guerre à la guerre”. L’envoi de renforts de troupes françaises ou américaines désespère les humanitaires, qui "réclament une solution politique et sociale pour sortir le pays de la guerre". »

Afghanistan : Avant que d’autres cercueils ne nous reviennent...

PCF - 22 septembre

http://www.pcf.fr/spip.php?article3088

Certaines fautes restent dans l’histoire. Quant à leurs auteurs, ils hantent pour la nuit des temps tels des spectres le grand livre des semeurs de mort. Puisqu’il est coupable, Sarkozy sera peut-être de ceux là. Et coupable et fier de l’être en plus, jusqu’au mépris de la parole donnée devant les électeurs qui ne savaient pas, il y a un ans et demi, qu’ils allaient, aussi, élire un va-t-en guerre atlantiste.

Seulement voilà, l’hôte de l’Élysée la voulait, « sa » guerre. Non seulement pour singer le croisé Bush et se donner ainsi l’illusion de la puissance retrouvée via le retour à l’Otan mais bien, et c’est plus grave, pour réorienter radicalement la politique étrangère de la France, rompant avec son prédécesseur.

Ainsi au printemps dernier, sommé par Bush de rejoindre la cohorte des caniches du monde, Sarkozy a insulté sa propre mémoire en contredisant ses promesses : « La présence à long terme de la France en Afghanistan ne me semble pas décisive » déclarait il en avril 2007.

Et il ajoutait à l’époque : « Aucune armée étrangère n’a réussi dans un pays qui n’est pas le sien. Aucune ! » Cette lucidité ( que l’on sait désormais de façade) n’a pas franchi les portes du Palais. Et pour cause. C’est donc seul, absolument seul, sans que le peuple soit consulté d’une manière ou d’une autre, que le chef de l’État et des armées a pris la décision invraisemblable d’augmenter la présence militaire française et, signe d’escalade, de déployer nos troupes au-delà de Kaboul, directement « au contact » des forces talibanes.

Pour se justifier, il lui suffisait alors d’emprunter à Bush et aux néoconservateurs la rhétorique inventée au lendemain du 11 septembre 2001 : « La guerre contre le terrorisme ». Cette propagande absurde a assez duré. Comme a assez duré cette stratégie de guerre, humainement insupportable et politiquement mortifère. Non, le terrorisme ne se combat pas par la guerre et l’aveuglement.

Car depuis l’intervention illégale en Irak, depuis qu’un nouveau bourbier s’installe en Afghanistan, le monde est plus instable, plus incertain, dans un contexte de récession et de crise financière qui met à mal l’hyperpuissance et attise sa quête de nouveaux espaces de domination. Les derniers attentats au Pakistan devraient d’ailleurs nous inviter à la raison : le problème principal de notre temps, c’est l’état de guerre permanent, pas le sur-fantasme des menaces qui ne nourrit que la haine.

Tandis que les parlementaires sont invités à se prononcer sur la nature de l’engagement français en Afghanistan, des milliers de manifestants un peu partout en France ont interpellé nos élus en les exhortant : « Ne votez pas la guerre ! ». Depuis la mort de dix de nos soldats, l’indignation est telle que l’omerta se brise. Des parents osent réclamer le retour des militaires, comme le fait cette mère de famille dans nos colonnes. Autant le dire : tous nos parlementaires feraient bien de lire cette lettre adressée à Sarkozy : « Rendez nous nos enfants, cessez de mentir » écrit courageusement une mère.

Avant que d’autres cercueils ne nous reviennent, il n’est pas trop tard pour éviter que dans quelques semaines nous nous remémorions le souvenir de ces simples mots sortis de la douleur, arrachés à la nuit et qui, dans la folie de l’actualité, contiennent tout ce que l’humanité d’une mère peut laisser imaginer.

Mourir pour Kaboul ?

Publié le lundi 22 septembre 2008

http://www.laprovence.com/articles/2008/09/22/570713-Region-Mourir-pour-Kaboul.php

Le Parlement examine la présence française en Afghanistan

La France a envoyé 1670 soldats en Afghanistan. Récemment dix d'entre eux sont morts dans une embuscade tendues par les talibans, dans des conditions atroces. Guerre ou bourbier?

Faut-il mourir pour Kaboul ?" demandait LaProvence dans son édition du 9 mai. Nicolas Sarkozy, chef des armées, venait de décider d'augmenter le nombre de soldats français en Afghanistan et, surtout, il accroissait leurs missions. L'assistance à la sécurité, essentiellement à Kaboul, et la formation de l'armée afghane étaient étendues à des tâches plus guerrières, dans la province de Kapissa. Depuis, 10 soldats français sont morts dans une embuscade proche de cette région. Et la société française commence, elle aussi, à s'interroger.

Des manifestations "contre la guerre" étaient organisées, samedi, un peu partout en France alors qu'une nouvelle polémique sur l'équipement des soldats a éclaté hier. Aujourd'hui, c'est la représentation nationale qui s'empare du sujet. Une première. Si l'envoi de troupes à l'étranger demeure du ressort du seul président de la République, la révision constitutionnelle de juillet exige désormais que le Parlement examine le maintien ou le retrait des troupes au bout de quatre mois. Sauf énorme surprise, l'issue favorable du vote ne fait guère de doute.

Ce débat mérite mieux qu'un affrontement bloc à bloc, que des oppositions partisanes car c'est la vie de soldats français et de civils afghans qui est en jeu. Car de nombreuses questions restent en suspens. Tout le monde s'accorde à dire qu'il n'y a pas d'issue militaire au conflit. Même le général McKiernan, qui commande les 52700 soldats de la coalition en Afghanistan, l'a déclaré à La Provence le 25août. "Mais il faut atteindre un certain niveau de sécurité et de développement"pour dessiner une solution politique disait-il. Ce qui signifie négocier avec certains des insurgés.

Insurgés dont finalement, en France, on connaît assez peu les motivations. Oui, il y a des chefs de guerre, comme Gulbuddin Hekmatyar, qui pourrait être responsable de l'embuscade contre les Français, et qui aspire au pouvoir en Afghanistan, oui il a des trafiquants de drogue, oui il y a des clans et des ethnies qui se détestent, oui il y a des Pachtouns qui veulent fonder, sur les décombres des états afghans et pakistanais, un "pachtounistan", oui il y a des talibans du Mollah Omer et de Oussama ben Laden, et leurs émules, plus jeunes, qui viennent d'Europe ou du Maghreb, et qui veulent fonder la Oumma, la communauté des croyants des fous de Dieu…

Les insurgés veulent-ils, peuvent-ils réaliser des attentats en Occident ? Avec qui peut-on négocier ? Sans doute n'aura-t-on pas aujourd'hui la réponse à ces questions. Mais il est nécessaire d'initier au Parlement un processus pour dire quels sont les buts de la "guerre" menée au nom de la liberté et de la démocratie. Une guerre sans but, ça s'appelle un bourbier, d'où l'on ne sort jamais intact.

Les ONG françaises tirent la sonnette d'alarme
LE MONDE | 20.09.08

Deux jours avant l'ouverture du débat au Parlement, lundi 22 septembre, sur la présence des troupes françaises en Afghanistan, la vingtaine d'organisations non gouvernementales (ONG) françaises présentes dans ce pays est en ébullition.

"Il faudra combien de soldats français morts en Afghanistan pour que l'on se pose la question du retrait de nos troupes ?", s'est interrogé François Grunewald, président du groupe Urgence réhabilitation et développement (URD), au terme de la conférence de presse qui a rassemblé, vendredi à Paris, l'ensemble de ces ONG. "C'était une erreur de les envoyer là-bas, actuellement, on va tous dans le mur !", déplore-t-il.

Les ONG françaises appellent les parlementaires français et le gouvernement à "une rupture stratégique" de l'engagement de la France et de la communauté internationale en Afghanistan. "Nous voulons tirer la sonnette d'alarme sur une situation qui s'est détériorée et sur les dangers du tout-militaire", explique Alain Boinet, directeur général de Solidarités.

L'insécurité croissante pour les personnels, qu'ils soient afghans ou expatriés, a été évoquée par les participants. "Le débat parlementaire n'aurait pas eu lieu si les soldats français n'étaient pas morts, mais dans le même temps quatre employés d'ONG et 90 civils ont été tués en Afghanistan", poursuit M. Boinet. Plusieurs provinces sont inaccessibles aux ONG à cause des combats.

Mais le constat dépasse les seules conditions de travail. Selon elles, cinq millions de personnes seraient en situation "d'insécurité alimentaire" sur une population d'une vingtaine de millions de personnes ; avec 80 % des puits asséchés, on ne parle plus de sécheresse mais de désertification ; enfin, les institutions internationales et les médias seraient dans le déni de la "souffrance" du peuple afghan.

Les ONG françaises admettent que de nombreux projets ont vu le jour en Afghanistan en matière de reconstruction et d'aide d'urgence. Mais le constat globalement négatif a généré, selon Pierre Lafrance, président de Madera, "un ressentiment" au sein de la population à l'égard d'une communauté internationale "qui n'a pas répondu aux attentes formulées en 2001 et 2002".

Si le pessimisme semble régner dans les rangs des ONG françaises en Afghanistan, il existerait des raisons d'espérer, dès lors que l'on cessera "d'ajouter la guerre à la guerre". L'envoi de renforts de troupes françaises ou américaines désespère les humanitaires, qui "réclament une solution politique et sociale pour sortir le pays de la guerre".

Ils appellent les députés français à sortir "des débats simplistes et caricaturaux". "L'absence de mémoire sur l'Afghanistan est confondante", souligne M. Boinet. "L'histoire de ce pays n'a pas débuté le 11 septembre 2001 ; justifier notre présence en Afghanistan par la lutte contre le terrorisme mondial est une grave erreur, elle se joue autant en Palestine et en Irak", renchérit M. Grunewald.

Jacques Follorou

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